ClaireOCaire

Le blog d'une volontaire au Caire 2007-2009

Tout a une fin

Je suis de retour en France. Ce retour marque un tournant pour ce blog, et pour moi aussi !

Alors, qu'est-ce qui m'a frappée ?
En premier, la différence de culture. Je l'ai perçue comme étant la première séparation d'avec les égyptiens. Comment leur expliquer ce que je vis ici, à eux qui n'ont jamais voyagé ?
En second, la nature ! Les arbres en particulier. Qu'est-ce qu'ils sont beaux, les arbres, en France ! J'ai d'ailleurs ressorti le journal de la Hulotte sur les arbres, pour réapprendre de façon ludique à les reconnaitre.

Forêt de la Sainte Baume (Provence-Alpes-Côte d'Azur) :


Et puis, je mange, je mange, heureuse de retrouver fromages, gâteaux, cousous, porc... !

Ma maman, heureuse de me refaire ses "petits" plats :


Ma famille m'a accueillie de façon exemplaire ! Merci Sophie, merci Jean-Mi, merci maman, merci papa !
Enfin, j'apprécie la place que prend la découverte de la nature et l'écologie dans les conversations. En Egypte c'était... inexistant !

Et maintenant j'ai froid, car la douce chaleur qui régnait lors de "la canicule" s'en est allée, brusquement. Et je redécouvre les senteurs de la pluie, les bruits des goutes contre les vitres, et... le froid qui s'intensifie après la pluie !

Maintenant, je me réhabitue doucement à vivre chez mes parents, et je cherche du travail. J'ai en effet démissionné du Crédit-Lyonnais récemment, il m'était difficile de refaire tout comme avant. J'ai aussi l'énergie pour me lancer dans une recherche, voir une reconversion ! Donc tout va bien pour le moment.
Je prend peu à peu du recul avec cette expérience formidable en Egypte, je ne regrette pas d'entamer une période "bilan" pour avancer. Je compte me réinsérer en France, et d'ici un an, rester... ou repartir ?

Et le blog ?
Je veux dire à tous les lecteurs un grand merci pour tous vos encouragements, car j'ai pris beaucoup de plaisir à écrire. Je me suis découverte des capacités dans ce domaine, et j'aimerais continuer, je ne sais pas encore sous quelle forme. Je vous tiendrai au courant. Vous pourrez consulter le blog encore au moins pendant un an.
J'ai pris beaucoup de joie à partager des moments avec vous, et j'en prends autant à reparler de ce qui a marqué chacun maintenant, de vive voix. Au plaisir de vous revoir tous !

Claire

Qui a bu l'eau du Nil reviendra toujours en boire

Qui me croira, une fois de retour en France ?

Qui me croira, lorsque je raconterai pourquoi j'ai aimé l'Égypte ?

Hier j'allais chez Mina en métro. Une étrangère qui s'aventure seule sur ce bout de ligne, ce n'est pas courant. On me regarde, on s'interroge. Une femme voilée s'approche de moi, se colle presque à moi mais n'ose pas m'aborder. Au bout de cinq minutes elle n'en peut plus d'attendre et finit par me poser mille questions. Je réponds gentiment parce que c'est une femme (il ne convient pas que je réponde aux hommes), elle voulait parler anglais mais les mots me viennent en arabe. Cinq minutes plus tard ce sont dix femmes qui m'entourent et veulent écouter comment une étrangère vient visiter ses amis égyptiens dans le quartier populaire de "El Marg".

Après le métro, je traverse un petit marché de fruits de saisons. Mangues de trois espèces différentes, raisins, c'est la fin des abricots, le début des figues. J'achète deux kilos de mangues et des graines grillées. Là encore, on s'étonne de me voir là parlant l'arabe. Par politesse on ne me pose pas de question, et quand je pars, on me suit longtemps du regard.

Je dois ensuite prendre un petit fourgon à ciel ouvert, ce genre de fourgon qui peut tout transporter, vaches, tomates ou personnes. Là où je vais, les voitures ne passent pas car la route en terre est trop mauvaise, on risque chaque jour de s'embourber dans une flaque de boue. Il faut grimper sur le chassie avant d'enjamber la barrière de la camionnette, un geste pas très féminin et pas évident, mais on s'entraide. Je me souviens du jour où je suis arrivée chez Mina en jupe. Ils m'ont regardé avec des yeux ahuris : "- Mais comment as-tu fait dans la voiture ? Ne mets plus jamais de jupe pour venir chez nous !"
On se serre sur la planche de bois qui sert de siège, et on s'accroche comme on peut à cause des trous. Les gens évitent de me regarder, mais je sais qu'ils se demandent tous si je suis bien sûre de mon chemin, si je sais où je vais m'arrêter, si je sais comment demander au chauffeur de s'arrêter...
Nous croisons d'autres camionnettes du même type, et je ris de me savoir dans l'une d'elles. Au fond, avant de venir en Egypte je rêvais de pouvoir vivre comme eux, au milieu d'eux. Je me réjouis d'avoir réussi à aimer autant ce pays.

Abu Girgis, le père de Mina, m'attend sur le bord de la route. Une fois je m'étais perdue dans les ruelles, ne sachant quoi demander pour retrouver mon chemin. Maintenant je ne me perds plus car j'ai fais ce chemin plusieurs dizaines de fois, de jour comme de nuit, mais il se plaît à venir me chercher.
Nous empruntons le très mince chemin de terre glissant qui traverse les égouts. A chaque fois Abu Girgis me supplie de ne pas glisser pour éviter une désagréable chute dans les détritus flottants d'où sort une forte odeur nauséabonde.

Je salue la famille, non je ne resterai pas dîner. Au fond de moi, je sais qu'il sauront me convaincre de rester. Je finis par partager le pain et le sel selon l'expression arabe, et m'installe avec eux à table. Nous mangeons du kishk, blé grossièrement concassé mélangé à du fromage gras et fermenté par la conservation, et qu'on délaye dans du lait avant de le manger. C'est extrêmement nourrissant et très fort en goût. C'est le plat du paysan par excellence, facile à conserver et à transporter lorsqu'il est sec.

On me sort un pyjama pour la nuit, et nous discutons très tard. Les moustiques ont disparu car ils ont enfin réussi à assécher le marais situé au pied de la maison. Je dors aussi bien que si j'étais dans mon lit, sans entendre les mosquées.

Le matin je me lève tôt car je pars travailler. Je reprends la camionnette en goûtant l'air frais. Le métro est bondé, mais à la sortie je m'arrête pour manger une galette de fessikh. C'est encore gras et sucré, mais c'est bon quand c'est chaud. Je traverse le marché aux légumes, remarque les ânes peureux, passe devant les chichas des hommes sans m'arrêter, contourne les flaques, cherche Mohammed le vendeur de batatas sans le trouver, passe sur la place sakkakini où deux hommes avaient baissé leur pantalon à mon passage le même jour - ça ne s'est jamais reproduit depuis - me souviens de mes achats du quartier, je connais chaque boutique, interpelle les travailleurs en galabeyas qui cherchent du travail, ils me connaissent depuis le temps...

Je remarque que je ne prends plus de photos. Je ne cherche plus à saisir un décor mais à m'en imprégner. Je veux être de l'autre côté de l'appareil, vivre.

Avant de partir, je veux parcourir ces rues encore une fois et faire défiler les souvenirs, si nombreux et si chers. Je me demande comment sera la France, après deux années si riches en Egypte. Froide, certainement.

Sortie annuelle des employés

Cette année je n'ai pas manqué la sortie annuelle des employés et leur famille. C'est très sympa de casser les liens hiérarchiques très marqués en Egypte, et de côtoyer les employés au milieu de leur famille.



C'était à la mer rouge à trois heures du Caire sur une plage aménagée. Les plages aménagées pullulent ici, les Égyptiens les apprécient particulièrement. On trouve donc des piscines en bord de mer avec la musique à fond... Pas trop le style français...

Notre plage a nous restait encore assez loin de la piscine et de la musique, et surtout, surtout, à proximité se trouvait une bande de terre qui s'avance loin dans la mer turquoise. Un paradis.



Voici une idée de l'ambiance qui régnait ce jour là :
Said avait très peur de l'eau mais chacun respectait sa sensibilité.
Aucun Égyptien n'a appris à nager mais tous se débrouillaient comme ils pouvaient. L'eau n'était pas profonde.
Peu d'Egyptiens pensent à mettre de la crème solaire, inefficace ou trop chère. Ils se brûlent la peau, et ça leur semble normal, même s'ils n'aiment pas "devenir noirs".
Les hommes qui me côtoient d'habitude étaient un peu plus distant avec moi ce jour là à cause de la présence de leur femme.
Nous cherchions les dauphins, mais ils ne sont pas venus.
Je portais un short un peu long et un tee-shirt dans l'eau, quand les autres femmes portaient un pantalon, des manches longues et parfois le voile. J'avais l'impression d'être presque nue à côté d'elles.



Je crois que ce qui m'a le plus marqué, c'était de me baigner avec une femme en niqab, toute de noire vêtue, seuls ses jolis yeux étaient visibles. Nous étions aussi impressionnées l'une que l'autre, moi de la voir ainsi vêtue dans l'eau, et elle de s'approcher d'une occidentale dont on voyait les jambes et les bras.

J'ai pris quelques photos et ai du en supprimer certaines, car les femmes n'aiment pas être prises trop proches d'hommes qui ne sont ni leur mari ni leur fiancé !

Le hammam à Damas

Je n'étais jamais allée dans un hammam. Ceux du Caire sont soit désaffectés, soit sales ou transformés en douches publiques. Et puis... ma pudeur a toujours été une barrière.
- Pascale, ça te dit d'aller au hammam à Damas ?
- Heu... bof... enfin si on a le temps.
- Ok, je n'y tiens pas non plus.

- Heu... on fait rien demain matin.
- Ah ?
- Béatrice dit que ça vaut le coup d'aller au hammam, c'est une ambiance qu'on ne connaît pas.
- Heu... mais... on va en maillot de bain là-bas ?
- Bein, c'est comme tu veux. Maillot ou culotte.
- Et le sous-tif ?
- Comme tu veux, mais c'est pas pratique.
- Ah. T'es sûre de vouloir y aller ?
- Bein...

Finalement, le premier pas est le plus dur, et après on se laisse guider.
L'ambiance est feutrée, j'aime le contact direct de la peau sur les pierres. C'est propre. Il y a des volutes de vapeur qui dansent dans les rayons du soleil. De grandes coupoles déversent la lumière du jour filtrée par des ouvertures en cul-de-bouteilles. En fait, l'endroit est très beau et dès le début on se dit qu'on aurait eu tort de ne pas venir. Cécile compare la sortie au hammam avec une ballade en forêt : calme, relaxation, naturel, sens émoussés, c'est toute une atmosphère.
Elle n'a sans doute pas tort si j'en crois le livre de photos de Pascal Meunier qui s'intitule "Hammams" : "Le hammam est un lieu de réflexion où l'on vient se ressourcer avant de prendre une décision importante."
"Il émane une quiétude évoquant le ventre maternel, cocon prénatal duquel on aurait aimé ne jamais s'éclipser."

On sue, puis une dame nous frotte vigoureusement pour enlever la peau morte, on a alors la peau très douce. Puis on nous masse au savon d'Alep avant d'aller se laver. Programme plutôt intéressant ! Entre temps, d'autres filles sont arrivées, des saoudiennes. Elles discutent librement avec Béatrice, et l'ambiance feutrée et féminin du hammam pousse l'une d'elle à poser une question qui nous glace le sang malgré les vapeurs : tu es vierge ? J'en conclus que c'est une question qui brûle les lèvres des arabes face aux étrangères que nous sommes... Nous sommes obligées de répondre qu'il s'agit d'une question privée à laquelle nous ne répondrons pas, et que cette question ne se pose pas chez nous, surtout en public !

On nous offre un thé après nous être enduites d'huile de rose. Nous revenons enchantées chez nous, fin prêtes pour la sieste !

Photo du livre de Pascal Meunier et Maud Tyckaert "Hammams" :

On ne peut pas boire un verre partout !

Comme on vit beaucoup dans la rue en Égypte, il n'est pas rare de croiser des égyptiens fumant la chicha en regardant les promeneurs. Les serveurs de thé circulent entre les passants, alors pourquoi ne pas boire un thé avec son voisin dans la rue ? J'en avais déduis qu'on pouvait boire un verre partout où l'on pouvait poser une chaise. C'est faux, j'en ai fait l'expérience !

Nous étions cinq a chercher un café pour boire un verre, dans un quartier un peu populaire de Giza. Pour des hommes égyptiens, cette recherche ne pose pas de problème. Or nous étions deux femmes et trois hommes, Amani, Mina, Mahmoud, Imad et moi. Nous trouvons finalement un café un peu moins populaire dans lequel pas une seule femme n'est assise. Amani cherche des yeux un endroit à l'abri des regards dans le café, mais il n'y en a pas. Alors nous prenons cinq chaises, et nous nous asseyons sur le trottoir faisant le coin du café. J'entends Mina dire : "Nous sommes sous une fenêtre, ça ne se fait pas. Tant pis, on ne reste pas longtemps."
Mais nous étions à peine assis qu'un vieux monsieur nous apostrophe violemment. Il nous accuse de tous les noms parce que nous sommes assis sous sa fenêtre. Un attroupement se forme aussitôt pour tenter de le calmer, tout en lui donnant raison. Je suis très surprise, d'abord parce qu'il semble exister une loi que je ne connais pas, mais surtout parce que ce serait la première loi que je verrais appliquée à la lettre en Égypte, sans l'intervention d'un policier.

L'homme ne se calme que lorsque nous partons. Nous trouvons un café plus loin, plus accueillant. Je demande alors à Mina des explications. Il m'apprend qu'on ne peut stationner sous une fenêtre sans être accusé de vouloir épier ce qui se passe dans une maison. Nous aurions pu surprendre par exemple une conversation entre un mari et sa femme, et ça, ce n'est pas du tout acceptable. Le pas d'une fenêtre est une propriété privée où il n'est pas autorisé de stationner pour un piéton. En France, c'est certainement le cas aussi, mais on reste si peu dans la rue que le problème doit se poser moins souvent !

L'amitié égyptienne

L'amitié en Egypte n'a pas le même fonctionnement qu'en occident. J'ai fait quelques faux pas avant d'établir un mode d'emploi et ne plus blesser mes amis égyptiens.

Je passe beaucoup de soirées avec Mahmoud, 54 ans, employé du couvent des dominicains. Nous travaillons sur le même lieu, et très souvent le soir, nous passons un moment ensemble avant de rentrer chez chacun chez soi. Dès le début il a fait preuve de beaucoup de patience pour m'apprendre mes premiers mots d'arabe. Il faisait ça sous forme de jeu, entrecoupait les leçons d'inévitables blagues, les répétant infatigablement, ce qui était excellent pour ma mémoire. A travers ses blagues, il m'apprenait la sensibilité égyptienne, ce qui m'a beaucoup aidé pour m'intégrer. Bien entendu, je répétais les blagues à qui voulait les entendre, ce qui faisait rire les commerçants et m'a apporté la sympathie des autres employés du couvent. Peu à peu, Mahmoud est devenu comme un père pour moi. Lui qui n'a que deux fils, je devenais sa énième fille. Il est très heureux que je répète ce qu'il m'apprends et d'être reconnu comme père.

Maintenant que je parle mieux, que je connais suffisemment de blagues, notre relation a évolué. Nous nous racontons nos difficultés, et en général nous rions beaucoup et oublions les moments difficiles de la journée. C'est ce que j'aime le plus chez lui : quand on parle d'un malheur, on n'en parle pas longtemps. On en revient toujours au plaisir qu'on a d'être ensemble.



Il y a quelques semaines, Mahmoud a subi une opération chirurgicale simple, sous anesthésie générale. Je savais que dans ces moments là en Égypte, il faut être auprès de ses amis. La veille de l'opération, j'accompagne les dominicains auprès de Mahmoud à l'hopital. Le lendemain, je lui téléphone : tout va bien, l'opération est une réussite, il est rentré aussitôt chez lui. Il a deux semaines de repos devant lui, c'est super.
Le lendemain, les employés du couvent vont tous lui rendre visite. C'était pendant mes heures de travail, je n'y suis pas allée. Je n'y suis allée que le surlendemain, accompagnée de Magdi, sans prévenir afin que sa femme ne prépare pas un dîner, selon les habitudes égyptiennes. Mahmoud était content de notre visite, tout allait bien.

Trois jours plus tard, je reçois un coup de fil de Mina, troisième larron de notre groupe inséparable, alors en voyage à Alexandrie. Il venait de téléphoner à Mahmoud pour aller aux nouvelles. Mina me demande pourquoi Mahmoud est fâché contre moi. Je ne comprends pas d'autant plus qu'il était radieux lorsque je suis allée le voir. Il me semble que j'ai fait tout ce qu'il fallait faire, puisque j'ai fait comme les autres, alors non, décidément, je ne comprends pas pourquoi Mahmoud est fâché.
- "Justement, me dit Mina. Justement, tu as fais comme les autres et tu n'as pas fait plus. Hors pour Mahmoud, tu es plus que les autres, tu es comme sa fille."
- Ah. Mais qu'aurait-il fallu que je fasse ?
- Que tu ailles le voir plus souvent, au moins que tu lui téléphone chaque jour.
- ... (silence)
- Heu... oui, nous sommes comme ça, les Égyptiens. C'est lourd pour toi ?
- Non, non, je peux le faire pour Mahmoud. Et toi, tu lui as téléphoné chaque jour ?
- Non, mais moi c'est différent. J'étais en voyage, c'est excusable.
- Ah, j'ignorais. Et Mahmoud n'aurait pas pu me dire tout ça ? Me téléphoner pour aller aux nouvelles ? - Non, Claire. On ne dit pas cela à ses amis. Je n'étais pas sensé te rapporter ses confidences, mais j'ai compris qu'il pouvait y avoir un malentendu. Un ami respecte ton silence si tu ne veux pas le voir."

Me voilà donc téléphonant à Mahmoud pour m'excuser. Je lui explique qu'en France, si un ami est opéré, on ne va pas systématiquement le voir, sauf s'il le demande. On ne lui téléphone pas chaque jour sans avoir peur d'être très lourd. Il m'excuse en me disant ce que m'a dit Mina, et m'a confirmé Nader : "Tu sais ici, si un ami est opéré, je vais dormir auprès de lui à l'hôpital tout le temps de son séjour, et même après, chez lui."
Je me remémore ce qu'on m'a raconté des hôpitaux égyptiens. Les familles omniprésentes, y compris pendant l'opération. Du jamais vu en France.

Forte de cette expérience, je suis allée une seconde fois rendre visite à Mahmoud chez lui, cette fois seule. Mahmoud était très heureux. Ouf, nous étions réconciliés !
Dans la cuisine, je discute avec sa femme. Comme je lui demande de ses nouvelles, elle me dit : "Je suis fatiguée, éreintée ! Je dois préparer sans arrêt de la nourriture pour toute la famille qui défile au chevet de Mahmoud. J'ai été obligée de prendre un congé. Mais c'est comme ça. Je n'ai pas le choix, toute la famille doit venir, des plus jeunes aux plus vieux, même ceux qui ont du mal à marcher. Il est temps que Mahmoud reprenne le travail !"
Je me demande qui est le plus à plaindre de Mahmoud ou de sa femme !


Mahmoud à son retour de congé maladie, à l'ambassade de France.

La simplicité égyptienne

Hier, Amani, ma collègue de travail à la bibliothèque, est venue me parler. Elle me dit qu'il est souvent difficile de parler aux français qui se rendent peu accessibles... et que ce qu'elle apprécie chez moi, c'est que je suis beaucoup plus simple !

La première fois qu'on m'a fait ce compliment en Égypte, je ne savais pas bien ce que cela voulait dire. D'abord, était-ce vraiment un compliment ?
" - Tu veux dire que je suis simple... d'esprit ?
- Non, non ! Par exemple, si on t'invite chez nous, tu acceptes, tu partages nos repas, tu prends les bus avec nous, etc. Avec toi, on n'a pas peur de garder nos habitudes, car tu les aimes. Tu t'assois par terre pour manger, tu manges avec les mains, tu chantes nos chansons, si un contretemps arrive tu ris avec nous... tu fais tout comme nous ! Il n'y a pas beaucoup de français comme ça.
- Ah vraiment ?"
J'étais étonnée. Avec du recul, je suis forcée de reconnaître que les Égyptiens n'ont pas tort.

"Être simple", voilà donc un compliment que je ne connaissais pas. Peut-être parce qu'il représente si peu les Français ? Ici, il est très utilisé pour décrire les personnes, et il est d'autant plus considéré que la personne concernée a un statut haut placé.

Si je suis contente d'être simple, je dois avouer que ce n'est pas tous les jours facile. Être simple, c'est aussi voir ceux qui ne le sont pas. C'est comprendre pourquoi je me sens différente des Français d'Égypte et proche des Égyptiens.
Puis-je dire pour autant que je suis égyptienne ? Loin de là ! D'abord, mon physique me trahit, et partout j'ai droit au statut d'étrangère, très différent du statut d'égyptienne. Je ne maîtrise pas suffisemment la langue pour comprendre tout ce qui se passe au cours d'une soirée où je suis la seule étrangère. Je réponds trop souvent sans avoir compris ce qu'on me dit. Et puis j'ai voyagé, je suis libre de retourner en Europe, libre de ne pas me marier, libre d'habiter seule, etc. Non, vraiment, je suis loin d'être égyptienne.

Voilà donc la question : je suis quoi ? J'ai l'impression de me retrouver dans la peau d'un enfant dont les parents sont d'une culture différente, et qui ne sait s'il est plutôt de l'une ou de l'autre. Or se sentir différent des uns et différent des autres, c'est se sentir seul, parce qu'incompris. Les français comprennent mon goût pour le voyage et ma curiosité pour une culture différente, les égyptiens comprennent que j'ai trouvé des frères parmi eux ("Reste ! Pourquoi repartir en France ?"). Chacun saisit une facette sans voir l'autre. Et je jongle avec ces deux mondes qui font partie de moi.
Han Suyin décrit très bien ce phénomène. Elle parle d'elle en prenant l'image d'un oignon qui possède plusieurs couches qui se superposent, et qui ensemble, forment un fruit. J'ai changé, je suis passée de la banane à l'oignon, et il faut que j'apprenne à vivre avec ça !

L'arche (Jean Vanier) près de Minia

Pascale, sa sœur Gaëlle et moi sommes parties deux jours à l'Arche près de Minia, en Moyenne Egypte. C'est une maison où vivent ensemble huit personnes handicapées mentales âgées de 20 à 36 ans et quatre assistants. Nous ne connaissons pas l'Arche, mais un ami égyptien propose de nous emmener.

Pour le départ, l'organisation se fait "à l'égyptienne", autant dire qu'il n'y en a pas. On finit quand même par se retrouver, et nous prenons le bus pour éviter la police touristique qui nous aurait suivi partout. Une fois encore, je suis heureuse d'être entourée d'égyptiens, et d'écouter les chansons arabes que j'étudie. Découvrir que j'ai encore fait des progrès dans la langue, constater que je me suis encore un peu plus rapprochée des égyptiens. Nous arrivons de nuit, dans une maison entourée de champs, où les voitures ne circulent pas et où les mosquées sont tellement loin qu'on ne les entend pas. Par contre, les grenouilles s'en donnent à cœur joie. Un rêve quand on habite au Caire !

On nous présente la maison et son fonctionnement, et yalla, au travail ! Il s'agit de participer comme tout le monde au travail de la maison : au choix, défrichage du verger à la bêche, irrigation, cuisine et atelier bougie. Je choisis de distribuer l'eau aux travailleurs, avant de saisir une bêche. Je découvre là Samuel, robuste garçon qui se prend d'affection pour moi. Il ne peut pas parler et possède une main recroquevillée sur elle-même. Mais lorsque avec des gestes, il arrive à se faire comprendre de moi, il laisse exploser sa joie, il faut alors le calmer pour qu'il se remette au travail. Je me sens très à l'aise avec lui, et comme je dois parler pour lui, il me fait beaucoup travailler mon arabe, ce qui me plait d'autant plus.



Gaëlle connait très peu l'arabe car elle est en Égypte pour quelques semaines. Mais cela n'empêche pas Badr (Bodur) de faire avec elle de longues conversations en arabe, auxquelles elle répond en français. Se construisent alors deux conversations en parallèle, spectacle garanti pour ceux qui connaissent les deux langues.

Je bêche avec plaisir. Je me remémore le film de Youssef Chahine, "La terre". J'y suis. Mon dos proteste un peu face à ce travail contre nature, mais je ne souffre pas de la chaleur. C'est une grande joie quand un assistant me demande de donner trois coups de bêche pour ouvrir une irrigation. Joie de voir l'eau s'engouffrer dans les rigoles qui mènent aux manguiers, pommiers, citronniers et grenadiers.



C'est la pause. On enlève les bottes et chacun va se rafraîchir les pieds à la pompe. Le débit d'eau est élevé et l'eau est juste assez fraîche pour que chacun goûte ce moment avec délice. De nouveau, joie du repos mérité après le travail physique ! On se retrouve tous autours d'un thé.



Je visite l'atelier bougies qui leur apporte un modeste revenu. Ici les gens sont trop pauvres pour acheter des bougies. Les ventes ont lieu au Caire, les principaux acquéreurs étant les hôtels.



Après le repas (14-15h), nous tombons de fatigue et allons nous coucher sans demander la suite du programme, qui s'avère être une sieste bien méritée.

La soirée est libre ce qui nous laisse découvrir les talents artistiques de l'un d'eux particulièrement doué pour le dessin. Je chante un peu avec eux, nous dansons aussi. Nous nous couchons ravies.



Le lendemain, nous assistons à une petite séance de rééducation de la main de Samuel, et on nous demande de parler de la France. Nous répondons aux questions des personnes handicapées d'abord, puis à part, à celles des assistants. C'est l'occasion d'un échange de culture, pour eux qui voient beaucoup la télévision sans pouvoir voyager. Question typique : "C'est vrai ce qu'on voit dans les films américain ? Par exemple, un homme marié peut tromper sa femme et habiter avec une autre sans qu'elle le sache ?". Mais c'est aussi l'occasion de parler des salaires français, des impôts et de leur utilisation, comme l'accès gratuit aux soins, l'aide aux chômeurs, l'aide aux personnes handicapées, l'éducation des enfants, la scolarité, etc.
Nous posons également beaucoup de questions sur le fonctionnement de la maison et sur la communauté de l'Arche en général.



Nous repartons très contentes d'avoir vécu des rencontres si riches, même si d'autres questions persistent. Il faudra revenir !


Choc des cultures : la musique

La semaine dernière, j'ai vu le film "Indigènes" de Rachid Bouchareb. J'ai tellement aimé que des scènes raisonnent encore dans ma mémoire. En particulier une, qui pourrait sembler anodine : lorsque Saïd (Djamel Debouze) s'approche d'un joueur de flûte en bois (en Egypte, elle s'appelle "Mazmar"). Il écoute une mélodie qui lui rappelle son pays et s'exclame "Allah ! Allah !" et il accompagne le joueur en chantant.

J'ai vécu cette scène avec beaucoup d'émotions, car cela m'a rappelé le rapport qu'ont les égyptiens avec la musique. Lorsqu'ils sont en groupe, ils peuvent chanter des heures en s'accompagnant d'un tambour ("tabla") et de petites castagnettes qu'ils font tourner de main en main. L'assistance frappe des mains, vigoureusement, parfois les femmes font entendre le "zarlouta", un cri difficilement imitable. A chaque fois, ces instants font ressurgir des souvenirs, et c'est l'occasion pour chacun de laisser éclater sa joie. Je suis très sensible à ces moments. Bien que je ne puisse pas chanter, ni même comprendre les paroles dans l'instant, le rythme est entrainant, les voix saisissantes, la joie est ravivée par chacun. Alors on se met à danser en ondulant le bassin.
Je m'aperçois aujourd'hui que je comprend combien un homme peut-être touché par une musique, pour l'avoir vécu un peu avec eux.


J'ai commencé à apprendre les paroles d'une chanson d'Amr Diab (dialecte égyptien)


بعترف قدام عينيك من النهارده انا عمري ليك
بعترف قدام عينيك من النهارده انا عمري ليك
سيبني احبك يا حبيبي وانسى روحي بين ايديك

هو ده اللي حلمت بيه ضحكته نظرة عينيه
هو ده اللي حلمت بيه ضحكته نظرة عينيه
يا حبيبي وانت جنبي تفتكر انا هعمل ايه
هو ده اللي حلمت بيه
هو ده اللي حلمت بيه

يا حبيب قلبي الوحيد هات ايديك نبعد بعيد
يا حبيب قلبي الوحيد هات ايديك نبعد بعيد
كل ماعيونك تاخدني يتولد احساس جديد

Je ne suis pas capable de la chanter, mais évoquer seulement les paroles devant un égyptien retient subitement toute son attention, ses yeux pétillent de bonheur à l'évocation de souvenirs chers. Un peu comme d'appeler quelqu'un par son nom, ici, chanter, ou rappeler des paroles, c'est évoquer une identité de groupe.

Un jour, j'avais accompagné Mina à l'opéra, une première pour lui. Il avait beaucoup apprécié (voilà plusieurs mois qu'il formait son oreille à la musique classique), mais il m'a dit : "Tu ne peux pas imaginer comme écouter cette musique est étrange pour nous, égyptiens". J'ai eu l'occasion de le découvrir à mes dépends ! De retour chez ses parents, Mina me demande de chanter un air d'opéra. Comme j'en connais peu, je choisis l'Ave maria de Shubert. A la première phrase, des éclats de rire. A la seconde, c'est vraiment trop, ils s'étouffent de rire, je suis obligée de m'arrêter ! Ils n'avaient jamais rien entendu de pareil... !

Le retour...

Je sens la fin de la coopération arriver.
Il me reste quand même presque trois mois de coopération, j'ai donc encore le temps de profiter du soleil de l'Egypte ! Mais parce qu'il me faut trouver du travail en France, cette recherche m'oblige à me projeter dans mon pays d'origine. Sensation bizarre quand à la fin de la recherche je me dis : "Mais je suis encore en Egypte !".

Voilà presque deux ans que je suis au Caire, et je dois penser au retour. Il parait que le retour doit se préparer autant qu'un départ. C'est sans doute vrai, au détail près que l'enthousiasme n'est pas au rendez-vous. Je n'ai pas hâte de quitter l'Egypte pour y avoir découvert tant de choses.

Et pourtant, je choisis de rentrer en France pour faire une sorte de bilan de ce que j'ai vécu ici : est-ce que je veux vivre en Egypte, et si oui, pourquoi ? Est-ce que je veux ré-apprendre à vivre en France en reconnaissant que j'ai changé, avec un autre regard sur les choses ? Est-ce que je veux repartir, peut-être dans un autre pays ?

Je sais que le retour sera rude car il est difficile de laisser derrière soi des personnes chères. Et aussi parce que mes amis de France auront changé, et moi aussi, il nous faudra nous donner du temps pour se retrouver. Il y aura inévitablement un moment où j'aurai un pied en Egypte et l'autre en France, et cette situation sera inconfortable.

Mais je choisis d'oublier mes peurs, car c'est une richesse de la vie d'aller de commencements en commencements. Une page se tourne, une autre apparait, qu'il faut que je construise au même titre que la précédente. C'est passionnant, même si ce n'est pas facile !

Jean-Philippe Lachèse

Aujourd'hui a eu lieu l'enterrement du Père Jean-Philippe Lachèse, 81 ans, dominicain au Caire.

Je suis venue voir le cercueil ouvert, comme il est d'usage ici. Dans la pièce, des prêtres et quatre femmes habillées en noir entourent le cercueil. Les femmes sont voilées et l'une d'elle porte le niqab qui lui recouvre le visage. Je m'assoie près d'elles, et me recueille. Après un moment, celle qui porte le niqab se poste devant moi et fait mine de m'embrasser. Je lis dans ses yeux que je suis reconnue, mais je ne peux la reconnaître.

" - Je suis Nadia. - Nadia !" Je l'embrasse à la manière égyptienne, quatre bises en se tapant doucement dans le dos. Je me souviens maintenant. Jean-Philippe m'avait emmenée dans sa famille il y a exactement un an. Chez elle, elle n'était pas voilée. Jean-Philippe ne sortait pas beaucoup, mais il était très attaché à cette famille là. Dans le couvent, il n'était pas très vivant, mais ce jour là, je l'ai senti chez lui dans les rues du Caire, plus heureux que jamais de revoir ces visages familiers pour lui. J'avais évoqué cette sortie dans le blog :
05/05/2008 - Un tour en famille
03/05/2008 - Épilation du visage

Nadia me demande :
" - Savais-tu que Jean-Philippe était malade la semaine dernière ?
- En effet, il était plus fatigué que d'habitude.
- Mais pourquoi ne me l'as-tu pas dit ?
- ..."

Je la serre longtemps dans mes bras. Difficile de faire plus théâtral : je suis debout au pied de ce cercueil ouvert, entourée de prêtres en blancs et de musulmanes en noir, tenant dans mes bras une femme en niqab éplorée.

Nadia et sa famille assistent à la messe, comme d'autres amis et employés du couvent également musulmans.

Après la cérémonie, je discute avec les soeurs de Jean-Philippe, venues de France. Elles connaissent Nadia, car Nadia avait accompagné Jean-Philippe en France. Elles n'en reviennent pas de la voir portant le niqab. Elles l'ont connue quelques années auparavant en France en jean moulant, et portant un maillot de bain à la piscine !

Linux fait son entrée dans la bibliothèque

Aujourd'hui, parlons boulot !
Le mois dernier, une mise à jour automatique de Windows, "Genuine", nous a rappelé que l'Idéo ne possède pas toutes ses licences... Leur message est clair et insistant, puisqu'il est affiché en permanence en bas de l'écran. C'est peu satisfaisant de reconnaitre qu'on n'est pas en rêgle... Et ce n'est pas sérieux... D'autant plus que ce message apparait sur l'écran du directeur de la bibliothèque...

Premier réflexe : bloquer les mises à jour automatiques de windows. Est-on plus en rêgle ? Non. Et la sécurité du réseau risque d'en pâtir.
Bon. Combien coûte une licence windows XP pro ? Dans les 140 Eur par ordinateur me rappelle le site d'Amazon. Mmmh... Il n'y a pas d'autres solutions ? Mais si, on y pensait depuis longtemps sans oser franchir le pas. Il est temps de passer à Linux, le système d'exploitation entièrement gratuit. Et c'est Microsoft lui-même qui nous pousse à le faire :-)

Yalla, surfons sur les sites de linux, en particulier celui d'ubuntu, téléchargeons le CD d'installation, gravons, et... installons ! Surprise : c'est simple à installer. L'installation est un peu longue avec une connexion à internet d'un débit douteux. Mais ça marche. C'est un peu différent de windows, mais finalement c'est plus logique, c'est même plus beau. Joie. Et cette fois, nous sommes en rêgle.

Il est prévu, dans le mois qui suit, d'installer peu à peu linux sur les PC de la bibliothèque. Ce matin, j'ai même reçu par la poste un CD d'installation aux couleurs d'ubuntu, en provenance des Pays-Bas, jusqu'en Egypte, cela gratuitement. Le sérieux des équipes qui y travaillent ainsi que leur philosophie méritent qu'on s'intéresse à eux, et qu'on les encourage !

La semaine Sainte

Vendredi Saint Grec Catholique

Mina propose que je l'accompagne à la messe des Grecs Catholiques pour l'office du Vendredi Saint. J'hésite un peu, j'ai peur de ne rien comprendre, et si je dois être du côté des femmes, il ne pourra rien m'expliquer... Il me reprend : "Claire, ce sont des catholiques, les hommes et les femmes sont ensemble, et en plus, ça ne durera que trois heures, pas six comme chez les orthodoxes !". Bon, alors tout va bien, je l'accompagne, et j'avoue avoir été très surprise !!!

La chorale chante en Grec, ni Mina ni moi ne comprenons. Ca commence bien... Le prêtre fait plusieurs processions dans l'église avant qu'on nous distribue à chacun une rose rouge et une bougie. Mina me demande alors de le suivre dehors, où une procession se rassemble. Je comprends que l'on va sortir l'Epitaphe, symbole du Christ mort, que nous assistons à la procession avant la mise au tombeau, et que nous jetterons nos roses à son passage. Ce symbole me plaît, c'est une première pour moi. Au moment où l'Epitaphe sort de l'église, un coup de quatre énormes tambours coupe court à toute conversation. Tout le monde se fige. Second coup de tambours accompagné de cymbales. Silence. La procession a commencé, magistrale, en avançant très lentement, un pas à chaque coup de tambours et cymbales. Je suis saisie. L'église était pleine, et nous avons du mal à circuler dans le jardin qui l'entoure. Nous cherchons à retrouver la famille de Mina dans la foule, puis nous trouvons un endroit calme, en attendant la procession. Chacun discute, des groupes se retrouvent, s'embrassent, demandent des nouvelles. J'ai dans l'idée que le chemin de croix a du se faire un peu dans la même ambiance, de gens qui se reconnaissent, qui se cherchent, et qui attendent le sombre défilé. De fait, quand les prêtres arrivent, le silence se fait, les visages deviennent graves, et chacun lance sa rose vers ce cercueil symbolisé. Nos corps vibrent sous les coups de tambours à leur passage, et pour une fois, j'apprécie ce vacarme assourdissant. Et nous prenons la suite de la procession, avant de nous séparer.
C'est un peu bruyant, mais... saisissant !

Pâques

Le lendemain soir, c'est la vigile pascale. J'y vais seule chez les dominicains, mais je suis invitée chez la famille de Mina pour fêter Pâques à minuit, et manger de la viande pour rompre le jeûne. Effectivement, on nous sert un poulet entier chacun ! Affamée, je l'ai mangé en entier ! (ce n'étaient pas non plus de gros poulets...)
Au dessert, je leur annonce que j'ai préparé une surprise à l'étage, dans l'appartement du grand frère de Mina. Toute la famille, intriguée, s'y rend. Avant que j'ai pu rentrer dans la pièce, j'entends des cris de surprise, des pas précipités, les enfants montrant aux parents les oeufs en chocolat qu'ils ont trouvés sur les peluches, les lits, le lavabo, le réfrigérateur...
"- Claire, tu avais mis un chocolat dans la cuisine ? - Non, deux". Ruée des enfants, pendant que les adultes découvrent les kinders et les surprises à monter. La belle-sœur de Mina, avec son bébé dans les bras, est déçue de n'avoir rien trouvé. Mais quand elle ne l'attendait plus, elle revient enchantée d'avoir découvert un chocolat sur son lit ! Je ne sais pas qui était le plus heureux, des enfants ou de moi. Nous nous couchons fort tard.

Le lendemain, nous sortons pour une promenade en bateau. Je découvre une boisson pourtant très connue en Egypte, et dont je ne soupçonnais pas l'existence : le houmos, jus épicé et salé avec des pois-chiches qu'on sert dans un sac en plastique avec une paille. Et, comme le font tous les égyptiens sur un bateau, nous avons dansé et fait brûler des pétards.




Sham en-Nessim, la fête du printemps

Le lundi, ce n'est pas le lundi de Pâques comme en France, c'est "Sham en-Nessim", la fête du printemps, jour férié, fêté par tous les égyptiens. Traditionnellement, les égyptiens sortent dans les jardins et mangent du poisson salé. Nous ne sommes pas sortis, mais le poisson était très bon, avec de l'oignon cru et de la tahina, j'ai aimé !


Souvenirs insolites

Un aveugle au Caire

Un matin, c'est un grand bus bondé qui m'emmène au travail. Très vite, on me donne une place assise. A côté de moi un vieux monsieur, la barbe grise et longue, porte la calotte blanche du musulman. Comme je dois paraitre différente de ces gens, avec mes cheveux blondis par le soleil ! Mais comme je ne me vois pas j'ai tendance à oublier que je suis différente, et je savoure cet instant d'être parmi eux. J'étais perdue dans ces pensées lorsque mon voisin me prend le bras et marmonne une phrase que je n'ai pas le temps de saisir. Ce geste, sa main sur mon bras, est contraire aux habitudes du pays. Il ne me regarde pas, ses yeux grands ouverts semblent s'adresser au ciel.

Je le fais répéter. J'entends le nom de la place où nous sommes actuellement suivi du nom d'une station que je ne connais pas. Mon autre voisin, debout, répond que c'est la prochaine. Je me lève pour laisser l'homme aveugle passer. Dans le couloir, les gens le guident, et il descend sans problème.

Il est au milieu de la route, et sans doute, il a l'habitude. Alors il reste sur place et attend, les bras étendus devant lui, immobile. Je le regarde avec effroi : n'y a t'il personne pour l'aider ? Au bout de cinq interminables secondes, un monsieur lui tend son bras en s'informant, comme je le devine, de la destination. En fait, ils parlent un peu, il doit y avoir un échange de politesses, comme il est d'usage ici, ou peut-être l'homme aveugle s'enquiert de l'identité de son guide, puisqu'il ne le voit pas. Et quand l'homme fait mine d'accepter de le conduire, je surprends, dans ce regard levé au ciel, dans ma direction, un sourire qui m'éblouit. Une étrange paix l'habite. Comme il semble heureux, cet homme ! En quémandant des bras à longueur de journée, on dirait qu'il répand la paix autour de lui, et que cela contribue à son bonheur, à mon grand étonnement. Je regrette que le bus soit reparti. Mais j'emporte avec moi un souvenir qui m'émeut, comme si le soleil était dans mon coeur. Qui donc peut bien être cet homme ?

Un père pressé

Un autre matin, sur le chemin du travail, un microbus se fraie avec violence un passage entre les nombreux piétons. A l'intérieur, nous nous agrippons au siège de devant pour ne pas nous renverser sur son voisin. Ce chauffeur va trop vite, une voix derrière moi le prie de se calmer. Inquiète, je surveille la route et pousse un cri : un homme qui pousse un fauteuil roulant court sur la route, pour dépasser d'autres piétons, et nous manquons de le percuter. Le chauffeur fait un brusque écart, pousse le klaxon à fond et injurie l'homme qui ne ralentit pas sa course. Il s'agit d'un père et sa fille. Tous deux lèvent les yeux sur le chauffeur en furie. Je suis frappée par leur regard creux. Ils ne comprennent pas, ils ne répondent pas. Ils sont d'un autre monde. Un monde vide, qui semble ne pas avoir d'espoir.

A la boucherie

Je flâne dans les rues d'Assouan. Des échoppes aux étalages, il y a beaucoup à voir dans ces rues animées. J'aime cette ville plus calme que Le Caire, où chacun prend le temps de se reposer. Je remarque un gros drap blanc qui recouvre une pièce de viande qui pend à l'entrée d'une boucherie. Ils font ça aussi, au Caire, pour protéger la viande de la poussière. Je jette un oeil dans la boutique. Sur le comptoir, une autre pièce de viande entourée d'un drap blanc, plus grosse encore que la première, attend d'être dépecée. J'ai un haut-le-coeur quand je m'aperçois qu'il s'agit du boucher qui fait sa sieste.

Cheveux au vent

Je ne pourrai jamais dire tout ce que j'ai éprouvé pendant ces trois jours sur la felouque.

C'est pourquoi je choisis de présenter une série de portraits, "cheveux au vent", pris par Frédéric et moi.

Une découverte



Une science, des voiles majestueuses



La nonchalance




La lecture




La contemplation




Les couchers et levers de soleil



Le paradis



Les oiseaux



Les chants



Un groupe sympa !